
Cinquième liberté en Europe : Voler en gros-porteur sur court-courrier
Introduction : Un gros-porteur exotique pour un saut d'une heure au-dessus des Alpes
Pour la majorité des passagers européens, les vols court-courriers sur le Vieux Continent riment avec monotonie, pas de siège étriqué, dossiers non inclinables et modèle low-cost généralisé. Vous montez à bord d'un Airbus A320 ou d'un Boeing 737, calez vos genoux contre le siège avant et payez le prix d'un déjeuner complet pour un simple café noir ou une petite bouteille d'eau minérale. Pourtant, sur ces mêmes tarmacs européens, souvent garés à côté des carlingues jaune et bleu ou orange des compagnies à bas coûts, stationnent des Airbus A380 à deux ponts d'Emirates, des Boeing 777-300ER profilés de Singapore Airlines ou des Boeing 787 Dreamliner dernier cri exploités par des transporteurs asiatiques et moyen-orientaux de premier rang.
Beaucoup de voyageurs pensent qu'embarquer sur ces paquebots des airs exige un passeport bardé de visas, plusieurs milliers d'euros et la perspective d'un vol de douze heures à l'autre bout du monde. Cette idée reçue est totalement fausse. Le droit aérien comporte un dispositif permettant à un passager d'embarquer à Milan et de descendre à Barcelone, de relier Athènes à Chypre ou de franchir les Alpes entre la Suisse et l'Italie à bord d'un gros-porteur de classe mondiale, souvent pour un tarif inférieur à celui d'un billet de train à grande vitesse. Cet instrument juridique porte un nom : la Cinquième Liberté de l'Air (Fifth Freedom of the Air). Conçue à Chicago en 1944, cette règle offre aux passionnés d'aviation comme aux voyageurs avertis un accès direct au confort long-courrier pour une fraction du tarif habituel.
Géopolitique du ciel : Les origines des libertés de l'air
Pour comprendre pourquoi un appareil singapourien ou éthiopien a légalement le droit d'embarquer un voyageur à Milan, de le transporter jusqu'à Barcelone et de lui délivrer une carte d'accès à bord en bonne et due forme pour ce seul tronçon européen, il faut remonter à novembre 1944. À l'hôtel Stevens de Chicago, les représentants de 54 nations se sont réunis afin de poser les bases du transport aérien civil d'après-guerre. La Convention de Chicago signée à cette occasion a instauré l'Organisation de l'aviation civile internationale (OACI) et formulé les Libertés de l'Air, un ensemble de droits commerciaux régissant l'entrée et l'exploitation des compagnies aériennes au sein des espaces aériens étrangers.
Les quatre premières libertés structurent le fonctionnement élémentaire du réseau aérien international :
- Première liberté : Le droit de survoler un pays étranger sans y atterrir (par exemple, un vol reliant Varsovie à Madrid survolant le territoire allemand).
- Deuxième liberté : Le droit d'effectuer une escale technique dans un pays tiers — pour avitailler en carburant ou procéder à un contrôle mécanique — sans débarquer ni embarquer de passagers commerciaux (le traditionnel technical stop, jadis courant à Shannon ou Gander).
- Troisième liberté : Le droit de transporter des passagers payants depuis le pays d'origine de la compagnie vers un pays étranger (ex. des voyageurs embarquant à Varsovie pour atterrir à Paris sur une compagnie polonaise).
- Quatrième liberté : L'inverse de la troisième — le droit d'embarquer des passagers dans un pays étranger pour les acheminer vers le pays d'origine de la compagnie (ex. le même vol ramenant des passagers de Paris à Varsovie).
La Cinquième Liberté est toutefois devenue le véritable Graal commercial et la disposition la plus âprement disputée lors des négociations bilatérales entre gouvernements.
L'anatomie de la Cinquième Liberté : L'équation à trois États
Selon les termes établis par l'OACI, la Cinquième Liberté de l'Air est le droit accordé à une compagnie aérienne d'un État A de transporter des passagers, du fret et du courrier entre un État B et un État C, sous réserve que le vol ait son origine ou sa destination finale dans l'État A.
Prenons un cas opérationnel bien réel : la compagnie Singapore Airlines (État A) assure la liaison long-courrier SQ378 reliant sa plate-forme de Singapour-Changi à Milan-Malpensa en Italie (État B). Après son atterrissage à Milan, l'avion débarque ses passagers à destination de l'Italie du Nord, refait le plein, puis poursuit son trajet vers Barcelone-El Prat en Espagne (État C). Sans droits de cinquième liberté, la compagnie ne pourrait transporter vers Barcelone que les passagers ayant embarqué à Singapour. Grâce aux accords commerciaux bilatéraux, Singapore Airlines a le droit de vendre des billets à des passagers qui montent à bord à Milan et descendent en Catalogne, sans le moindre lien avec l'Asie.
Pour le voyageur, l'expérience est sans égale : sur une courte traversée du golfe du Lion de moins d'une heure et demie, il voyage sur un géant intercontinental tout en profitant du service, de l'espace et des standards d'une compagnie régulièrement primée aux classements Skytrax.
Pourquoi les compagnies l'exploitent-elles ? L'économie du long-courrier
On pourrait s'interroger sur l'intérêt pour une grande compagnie mondiale de vendre des places sur un vol européen de 70 minutes. En pratique, ce modèle repose sur une stricte logique de rentabilité et d'optimisation de flotte :
1. Remplir les tronçons de prolongement (Tag-on Flights)
Toutes les métropoles européennes ne disposent pas d'un bassin de clientèle suffisant pour remplir quotidiennement un gros-porteur de grande capacité, tel qu'un Boeing 777-300ER configuré en quatre classes (près de 300 sièges). Si la demande Milan-Singapour n'occupe que 65 % de la cabine et que le flux Barcelone-Singapour en remplit également 65 %, la compagnie associe les deux escales en une seule boucle : Singapour – Milan – Barcelone. L'appareil devant obligatoirement voler entre l'Italie et l'Espagne, commercialiser ce tronçon court permet de rentabiliser un vol qui ne générerait autrement que des coûts d'exploitation et des redevances de navigation.
2. Éviter le coût d'immobilisation au sol
Un avion gros-porteur ne génère de revenus que lorsqu'il vole. Si un appareil atterrit en Europe tôt le matin et que son vol retour vers l'Asie n'est programmé qu'en fin de soirée pour respecter les plages de correspondances en Orient, laisser un avion de plus de 200 millions d'euros stationné sur le tarmac pendant douze heures coûte une fortune en redevances aéroportuaires. Réaliser un aller-retour intra-européen de deux heures permet de maximiser l'utilisation de l'appareil et de mobiliser l'équipage dans le cadre des limites de service légitimes, tout en dégageant un chiffre d'affaires complémentaire.
L'expérience à bord : Deux mondes face à face
Le contraste entre un vol européen ordinaire et une liaison de cinquième liberté assurée par une compagnie asiatique s'impose dès l'embarquement :
- Dimensions de la cabine et espace personnel : Dans un monocouloir européen classique en classe économique, le pas de siège (seat pitch) est couramment réduit à 28 ou 29 pouces avec des dossiers droits et rigides. Sur un gros-porteur long-courrier (Airbus A350, Boeing 777 ou 787), le passager bénéficie de 32 à 34 pouces d'espace, d'appuie-têtes ajustables dans plusieurs directions, d'un repose-pieds et d'une inclinaison de siège généreuse pour un vol d'une heure.
- Divertissement en vol (IFE) : Alors que les compagnies court-courriers européennes ont retiré les écrans pour réduire la masse des cabines, le gros-porteur asiatique offre à chaque siège un écran tactile individuel haute définition avec des centaines de films, des programmes musicaux et des caméras extérieures haute résolution fixées sur la dérive et le train avant.
- Franchise bagage et prestations incluses : Les billets vendus sur ces vols incluent presque systématiquement un bagage en soute de 20 à 30 kg ainsi qu'un bagage cabine complet. À bord, des collations et des boissons chaudes ou fraîches sont servies gracieusement, tandis qu'en cabine avant, un repas complet sur vaisselle en porcelaine est présenté par un personnel de cabine nombreux et expérimenté.
- Accès abordable aux classes avant : C'est l'un des meilleurs atouts pour les connaisseurs. Pour une fraction du prix d'un trajet transcontinental (souvent 150 à 250 euros au lieu de plusieurs milliers), il est possible de voyager en classe affaires, de profiter d'un véritable fauteuil convertible en lit plat (lie-flat), de l'accès aux salons d'aéroport et d'une coupe de champagne avant le décollage.
Les principales routes de Cinquième Liberté en Europe
Le réseau des vols de cinquième liberté en Europe fluctue au gré des évolutions d'autonomie des nouveaux appareils et des stratégies de réseau, mais plusieurs lignes demeurent des références pour les passionnés d'aviation :
1. Milan-Malpensa (MXP) – Barcelone-El Prat (BCN) avec Singapore Airlines
La ligne la plus emblématique du continent. Singapore Airlines déploie sur cette courte liaison transméditerranéenne son Airbus A350-900 long-courrier. En classe économique, les voyageurs retrouvent l'excellence du service de bord, la restauration soignée et l'exhaustivité du catalogue KrisWorld pour un vol d'à peine 80 minutes. En classe affaires, les sièges offrent un accès direct au couloir en configuration 1-2-1 et se convertissent en lits parfaitement horizontaux, tandis que la Premium Economy est souvent proposée au tarif d'un vol économique classique sur compagnie traditionnelle.
2. Athènes (ATH) – Larnaca (LCA) avec Gulf Air
Une liaison très fréquentée reliant la Grèce continentale à l'île de Chypre. Régulièrement exploitée par des transporteurs moyen-orientaux ou asiatiques, elle permet d'éviter les monocouloirs habituels au profit de gros-porteurs modernes (comme le Boeing 787 Dreamliner), offrant une pressurisation de cabine plus douce et un silence appréciable sur un vol de moins de deux heures.
3. Madrid-Barajas (MAD) – Francfort (FRA) avec LATAM
Bien que LATAM soit une compagnie sud-américaine (originaire du Chili) et non asiatique, ce prolongement européen mérite d'être mentionné. Opéré en Boeing 787-9 Dreamliner dans le prolongement de la rotation depuis Santiago du Chili, ce tronçon affiche des tarifs très compétitifs. Les passagers économiques profitent des grands hublots à obscurcissement électronique et de l'amortissement actif des turbulences, tandis que les voyageurs en cabine affaires bénéficient de fauteuils-lits spacieux pour traverser l'Europe occidentale.
4. Stockholm-Arlanda (ARN) – Oslo-Gardermoen (OSL) avec Ethiopian Airlines
Autre liaison de premier plan dans le nord de l'Europe. Membre de Star Alliance, Ethiopian Airlines relie les capitales suédoise et norvégienne en Airbus A350 ou Boeing 787 Dreamliner dans le prolongement de sa ligne depuis Addis-Abeba. Le temps de vol effectif dure moins d'une heure, mais les passagers voyagent dans les conditions d'un vol transcontinental, ce qui tranche nettement avec les cabines denses des jets régionaux scandinaves.
Défis opérationnels : Frontières et rotations express
L'exploitation de vols de cinquième liberté exige une coordination rigoureuse de la part des équipes au sol et des équipages. L'utilisation d'un avion immatriculé hors d'Europe sur un trajet intra-européen impose des contraintes précises :
1. Gestion des frontières et de l'espace Schengen
La plupart de ces vols relient deux villes de l'Espace Schengen (par exemple Milan et Barcelone), alors que l'aéronef arrive d'un pays tiers non-Schengen. Cela implique des circuits étanches dans les aérogares :
- Les passagers en correspondance depuis le point d'origine initial restent cantonnés en zone de transit ou subissent un filtrage de sûreté dédié pendant l'escale.
- Les passagers embarquant à Milan uniquement pour Barcelone doivent être canalisés vers la porte d'embarquement sans franchir indûment les contrôles aux frontières extérieures.
- Le tri des bagages est rigoureusement séparé : les valises locales sont chargées dans des conteneurs distincts (ULD) pour ne pas être dirigées vers les tapis de dédouanement international à l'arrivée.
2. Service accéléré en cabine
Assurer la distribution d'une collation, le service des boissons et le débarrassage pour plusieurs centaines de passagers sur un vol dont la croisière stabilisée n'excède pas 25 minutes demande une organisation millimétrée. Dès l'extinction du signal lumineux des ceintures, les chariots s'élancent dans les allées et le service en classe affaires est exécuté avec rapidité. Pour le personnel navigant, ces étapes figurent parmi les plus denses de leur planning de vol.
Comment repérer et réserver ces vols ?
Les compagnies aériennes étrangères font rarement de grandes campagnes publicitaires en Europe pour ces trajets annexes, qui ne constituent qu'un complément de revenu. Plusieurs méthodes permettent néanmoins de les identifier facilement :
- Utiliser des moteurs de recherche avec filtres : Sur des outils comme Google Flights ou Skyscanner, renseignez votre itinéraire intra-européen et filtrez l'affichage par compagnie aérienne. Si vous voyez apparaître Singapore Airlines, Ethiopian Airlines ou LATAM sur un trajet interne, il s'agit d'une cinquième liberté.
- Vérifier le modèle d'appareil : Lors de votre sélection entre deux villes européennes, examinez la colonne relative au type d'avion. La présence d'un Airbus A350, d'un Boeing 777 ou d'un Boeing 787 confirme immédiatement qu'il ne s'agit pas d'un vol low-cost traditionnel.
- Réserver sur le site officiel du transporteur : Privilégiez l'achat direct sur le site de la compagnie exploitante (ex. singaporeair.com) pour sélectionner votre siège à l'avance et bénéficier d'une prise en charge directe en cas de réajustement d'horaires.
- Optimiser l'usage des miles et points fidélité : Ces courtes étapes représentent une excellente opportunité d'utiliser des miles de programmes grand voyageur (comme Miles & More ou KrisFlyer). Les billets primes en classe affaires sur ces secteurs nécessitent peu de miles et comportent des taxes aéroportuaires modérées.
Conclusion : Redécouvrir le voyage en Europe
Voler à l'intérieur de l'Europe ne se résume pas nécessairement à supporter des cabines surchargées et des prestations payantes. Grâce aux opportunités offertes par la Cinquième Liberté de l'Air, un simple déplacement professionnel ou une escapade d'un week-end peut se muer en une expérience aéronautique de haut niveau.
Choisir un gros-porteur international sur un court trajet européen garantit non seulement un confort supérieur, des bagages inclus et des divertissements modernes sur grand écran, mais offre également l'atmosphère feutrée des grands voyages intercontinentaux pour le prix d'un trajet ordinaire. C'est l'un des secrets les plus appréciables de l'aviation commerciale contemporaine, à tester sans hésiter lors de vos prochains déplacements.